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Truffaut : 20 ans après... |
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Posté le: Mer Oct 20, 2004 8:56 pm |
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| Maïlila |
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Truffaut
Une passion française
Il est mort il y a vingt ans, et la passion pour ses films ne s'est jamais éteinte. Cette même passion qui fait courir ses héros, de "Jules et Jim" à "La Femme d'à côté". Car François Truffaut n'était pas seulement un maître de cinéma (lire l'entretien imaginaire), il était surtout un éternel amoureux de l'amour. Retour sur un homme qui savait "parler légèrement des choses graves", un cinéaste qui mariait la limpidité et la grâce.
La mort a 20 ans. Vingt ans que François Truffaut a quitté les siens, sous le coup d'un « pari de la fatalité », après avoir dit en plaisantant à son ami Jean-Louis Richard : « Prêtez-moi votre revolver, je vous le rendrai demain ! » La boutade ne fut pas mise à exécution. Une tumeur au cerveau se chargea de tout.
Vingt ans, ça se célèbre. Henri Serre avait prévenu, dans Jules et Jim : « Les anges passent toujours à 20 de chaque heure... » Il est donc l'heure de se recueillir. On dissèque, on restaure, on statufie. Mais loin d'être oublié, Truffaut n'a jamais cessé de vivre. Bonheur fané, cheveux au vent, Baisers volés, rêves mouvants, que reste-t-il de tout cela, dites-le-moi ? Des répliques ciselées, des images fondatrices, des chansons enjouées, qui hantent tant de mémoires secrètement obsessionnelles. A croire que chacun s'est approprié ce précepte énoncé à un veuf en pleurs par le personnage que joue Truffaut lui-même dans La Chambre verte : « Ne pensez pas que vous l'avez perdue, pensez que maintenant vous ne pouvez plus la perdre. Consacrez-lui toutes vos pensées, tous vos actes, tout votre amour. Vous verrez que les morts nous appartiennent si nous acceptons de leur appartenir. Croyez-moi, nos morts peuvent continuer à vivre. »
Vingt ans de promenades régulières au cimetière Montmartre prouvent la validité du propos. Comme si la scène d'enterrement de L'homme qui aimait les femmes s'était éternisée, on sent que bien des jambes ont défilé ici, tels des « compas arpentant le globe terrestre, lui donnant son équilibre et sa forme... ». Depuis l'automne 1984, les signes d'une affection profonde et rieuse se renouvellent sur le marbre noir de la tombe de François Truffaut. Une tour Eiffel miniature (dont il faisait la collection), un bouquet d'œillets teints à l'encre de stylo (comme dans Domicile conjugal), un petit sac en forme de chien (grigri d'une fillette de L'Argent de poche), un exemplaire des Affinités électives, de Gœthe (lecture de chevet dans Jules et Jim), et même, un jour, un bas couleur zibeline (comme Catherine Deneuve en porte dans La Sirène du Mississippi)... Enfin des lettres, écrites à la main, calées sous des cailloux. Elles disent : « Nous avons joué avec les sources de la vie et nous avons perdu », ou « Est-ce que l'amour fait mal ? », ou encore « La vie est faite de morceaux qui ne se rejoignent pas »...
La secte des amoureux de Truffaut compte donc quelques fétichistes, des recycleurs de répliques de film et une foule d'exaltés, viscéralement habités par leur passion pour son cinéma au point d'en faire un guide de vie. Pourquoi cette œuvre inspire-t-elle une telle passion inextinguible ? Parce que l'inextinguible passion en est le thème récurrent. Les fans de Truffaut ressemblent aux héros truffaldiens, ils suivent la même idée fixe : donner libre cours à leur dévotion.
Le premier sentiment qu'inspire Truffaut, c'est la reconnaissance. Reconnaissance qu'un cinéaste ait obstinément consacré son œuvre aux ravages de l'amour, sans jamais verser dans le ridicule. « Ce papier est ta peau, cette encre est mon sang, j'appuie fort pour qu'il entre », scandent Jeanne Moreau dans Jules et Jim puis Stacey Tendeter dans Les Deux Anglaises et le Continent. En sourdine, on ne peut s'empêcher d'entendre François Truffaut penser : « Cet écran est ta peau, cette pellicule est mon sang. »
La passion, aveugle et absolue, guide tous ses personnages, obéissant à la dictature des sentiments avec une rigueur bouillonnante. « J'ai la religion de l'amour », dit Isabelle Adjani dans L'Histoire d'Adèle H. « Penser à vous fait battre mon cœur plus vite, et c'est la seule chose qui compte pour moi », avoue Catherine Deneuve à Gérard Depardieu dans Le Dernier Métro. « Inventer l'amour », telle est la mission que Jeanne Moreau s'est fixée dans Jules et Jim... Ni fleur bleue ni eau de rose, ni romantique ni dandy, ni pervers ni amer, ou peut-être tout cela en même temps, « François a su parler légèrement des choses graves », résume aujourd'hui l'actrice, qui ne peut pas revoir Jules et Jim sans « une sorte de nostalgie de l'état dans lequel on appréhendait la vie à ce moment-là. Comment vivre, comment s'aimer ? C'était une préoccupation importante... ».
Ce n'est un secret pour personne, cette préoccupation hantait personnellement le cinéaste, qui se laissait volontiers hypnotiser par les femmes, particulièrement par ses actrices. « Quand je travaille, je deviens séduisant. Ce travail, qui est le plus beau du monde, me place dans un état émotionnel favorable au départ d'une love story. En face de moi, il y a généralement une jeune fille, ou femme, émotionnée, craintive et obéissante, qui fait confiance et se trouve prête à l'abandon. Ce qui arrive alors, c'est toujours la même chose... » écrit-il à son amie Liliane Dreyfus avant le tournage des Deux Anglaises et le Continent. Chaque film de Truffaut peut donc se lire comme une déclaration d'amour à la femme qui apparaît à l'écran. La belle affaire ! Il n'est pas le premier. Sauf pour s'en moquer : « Qu'est-ce que c'est que ce cinéma ? Qu'est-ce que c'est que ce métier où tout le monde couche avec tout le monde ? [...] Vous trouvez ça normal ? Mais votre cinéma, votre cinéma, moi, je trouve ça irrespirable ! » s'offusque l'épouse du régisseur dans La Nuit américaine.
Si François Truffaut n'a jamais l'air d'un Barbe-Bleue mettant de belles actrices en boîte pour n'en faire qu'une bouchée, c'est que sa voracité amoureuse ne s'exprime pas là où l'on croit. Le cinéaste confesse une profonde aversion pour les scènes d'amour : « C'est quelque chose d'un peu pénible à faire, mais il faut le faire. Il faut qu'elles soient sacrées sans être ridicules. On ne peut pas faire d'ellipses, parce que je trouve que ce sont des moments importants. » Il s'en sort par des plans en ombres chinoises, où les amants se touchent le visage du bout des doigts, comme des aveugles grisés par leur cécité (Jules et Jim, La Peau douce). Ou bien par des phrases fétiches simples et intenses (« Attends... », « J'attends... »), qui symbolisent l'imminence d'un rapport sexuel (Le Dernier Métro, La Femme d'à côté). Il aime aussi l'immobilité façon Belle au bois dormant, caressant de sa caméra le corps de femmes endormies ou feignant de l'être (La Peau douce, La Sirène du Mississippi). Avant le tournage de ce dernier, il prévient d'ailleurs Catherine Deneuve par lettre : « Je ne vous demanderai de jouer aucune scène explicitement sexuelle, mais il faudra que la sexualité soit toujours présente, sous-jacente. »
Une fois dans sa carrière, François Truffaut surprend par sa crudité, avec une scène de défloraison d'une précision presque clinique, dans Les Deux Anglaises et le Continent. Inondant le drap comme un soleil rougeoyant qui se reflète dans la mer, une tache de sang démesurée envahit l'écran. L'image a tout d'une métaphore. En réalité, le réalisme vient plutôt du texte d'Henri-Pierre Roché que François Truffaut donne à entendre de sa propre voix et derrière lequel il se réfugie pudiquement : « Le ruban éclata après une résistance bien plus vive que chez Ann [...]. Il y avait du rouge sur son or. » L'audace et la provocation n'ont jamais été le fort du cinéaste. En pleine révolution sexuelle des années 70, il détonne par ses motivations : « Je n'ai pas voulu faire un film sur l'amour physique, mais un film physique sur l'amour », dit-il à la sortie houleuse des Deux Anglaises.
Ce qu'il aime, c'est filmer les corps métamorphosés par l'amour. Pas pendant l'extase sexuelle, mais à chaque battement de cœur, pour montrer les dégâts quotidiens que les sentiments sont capables de faire dans l'organisme. La véritable crudité de Truffaut éclate dans les scènes de vomissements, évanouissements et autres crises de démence que la passion provoque chez les êtres. Les femmes rendent dans les lavabos (Les Deux Anglaises), s'écroulent sous des buissons (La Femme d'à côté), soliloquent dans la rue (L'Histoire d'Adèle H.). Ces débordements sont comme les accrocs d'une plume qui court sur une feuille blanche et répand soudain une tache indélébile sur le papier. Sobre et entier, jamais grandiloquent, toujours rigoureux, Truffaut a inventé un style inimitable : l'austérité dans la démesure.
D'où vient que l'air circule dans ses films en vase clos, qu'il qualifiait parfois lui-même d'« œufs en ivoire » ? D'où vient que jamais on ne se sente à l'étroit dans ces geôles intérieures où tambourinent les cœurs en chamade ? De ce que François Truffaut n'est pas une épave, mais un homme de combat, un vaillant soldat au service de la liberté de ressentir. Toujours du côté de la femme, de la modernité et du progrès, il a bien caché son jeu. Incapable de s'insérer directement dans une mouvance, rétif au militantisme, il a pourtant réussi à inscrire ses films dans une lutte obsessionnelle pour la libération de la femme.
Comment comprendre qu'il ait déchaîné les foudres féministes à la sortie de L'homme qui aimait les femmes, en 1977 ? Une critique de Pariscope qualifia même le film d'« inventaire de pièces détachées exhibant des veaux (les bonnes femmes) par pièces de quatorze » ! Pourtant, Truffaut n'a tourné que des films où il accordait la première place au deuxième sexe. Dès Jules et Jim, qu'il a pensé un temps transposer dans des décors contemporains, il insinue que loyauté et intégrité peuvent aller de pair avec le partage de l'amour. Jusqu'au-boutiste et assoiffée d'honnêteté intellectuelle, son héroïne va se jeter dans la Seine quand son amant lui tient des propos machistes sous prétexte de citer Baudelaire. « C'est très rare qu'un caractère de femme soit décrit comme cela. Catherine, c'est l'insoumission », résume aujourd'hui Jeanne Moreau, tout en ajoutant, amère : « Cette légèreté pouvait passer pour du cynisme. C'est cruel, la liberté... »
Moqué pour son puritanisme, Les Deux Anglaises ne raconte rien d'autre que l'émancipation sexuelle de deux sœurs, qui découvrent que leur corps leur appartient et qu'elles ont le droit de s'en servir. Même au plus profond de sa passion monomaniaque pour un lieutenant qui l'ignore, Adèle H. se sent quant à elle solidaire de toutes les femmes : « Je n'ai plus de jalousie, je n'ai plus d'orgueil, je pense à mes sœurs qui souffrent en mariage. Il faut leur donner la liberté. »
François Truffaut trouve aussi le moyen de glisser ses appels à la libération de la femme dans sa saga Doinel, jugée plus légère. Tourné en pleine révolution soixante-huitarde, Baisers volés a été accueilli par certains comme un film petit-bourgeois et anachronique. Pourtant, le personnage interprété par Delphine Seyrig a tout de la femme revendiquant une multitude de droits, notamment celui d'être à la fois inaccessible et quotidienne. Sa magnifique tirade déclamée à Antoine Doinel, son petit amant pétrifié d'un après-midi, ressemble à une charte de la femme moderne : « Je ne suis pas une apparition, je suis une femme... Ce qui est tout le contraire. Par exemple, ce matin, avant de venir ici, je me suis maquillée, je me suis mis de la poudre sur le nez. [...] Vous dites que je suis exceptionnelle. C'est vrai : je suis exceptionnelle. Toutes les femmes sont exceptionnelles, chacune à leur tour. »
C'est peut-être cela, le secret de la passion Truffaut. A ses yeux, chacun a droit à sa minute de gloire. Même le spectateur. Solitaires dans leur amour, ses héros donnent le sentiment de n'attendre que nous. Partageur et entier, François Truffaut réussit à nous faire croire à l'exclusivité de ses images. Il n'aimait pas les films dont le personnage principal a un ami, parce qu'il se sentait exclu. « Si j'avais donné une confidente à Adèle, il n'y aurait pas eu de film. Le public est seul avec elle. C'est le sentiment que je tiens particulièrement à susciter », confiait-il à la fin de sa vie. Fort de cette confiance, on ne peut que lui jurer fidélité. Et faire la sourde oreille à cette drôle de réplique qui court de Jules et Jim à La Femme d'à côté : « Les histoires d'amour doivent avoir un début, un milieu et une fin. » De toute façon, au cinéma, maintenant, ça ne se fait plus d'écrire le mot fin
Marine Landrot
Télérama n° 2857 - 16 octobre 2004
« La première fois que je me suis trouvée en présence du sieur Truffaut, j'ai tout de suite pensé au portrait de Bonaparte au pont d'Arcole,
l'étendard dans le vent. »
Bernadette Lafont
« La force de ses films, c'est qu'ils prennent racine dans la vraie vie et que l'on sent qu'il a pensé le spectateur aussi émotif, aussi intelligent, aussi plein d'espoir que lui. »
Fanny Ardant
« Il a toujours fait des films d'amour, mais la sexualité est très présente. Elle est toujours assez nimbée, la pudeur l'emporte sur la
violence du fond, mais si on regardait ses films sous cet angle précis, on verrait combien ils sont violents. »
Catherine Deneuve
« Souvent, pendant le tournage de "L'Histoire d'Adèle H.", j'avais
l'impression que lui seul savait ce qu'il faisait et que peu importe ce que je ressentais ou ce que je pouvais dire ou faire, ce serait bien, grâce à lui. »
Isabelle Adjani
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Posté le: Dim Oct 24, 2004 4:18 am |
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| Maïlila |
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Truffaut, François (1932-1984), réalisateur et critique de cinéma français, l’un des chefs de file de la Nouvelle Vague.
Né à Paris, François Truffaut quitte l’école à l’âge de quatorze ans après une enfance malheureuse. Emprisonné pour désertion, il commence sa carrière comme critique dans les Cahiers du cinéma, la revue fondée par André Bazin. À la fin des années cinquante, il réalise ses premiers films en tant qu’auteur ou co-auteur. Son premier long métrage, les Quatre Cents Coups (1959), fait l’effet d’une bombe. Il y relate l’histoire d’Antoine Doinel, un adolescent incompris incarné par Jean-Pierre Léaud. Ce personnage, pour lequel François Truffaut s’est en partie inspiré de sa propre histoire, est repris par la suite dans une série de films tendrement humoristiques : Baisers volés (1968), Domicile conjugal (1970) et l’Amour en fuite (1979).
Les films de François Truffaut mêlent le comique, l’émotion, le suspense (il est un fervent admirateur d’Alfred Hitchcock) et le mélodrame : Tirez sur le pianiste (1960) mélange avec habileté moments de gaieté et scènes de suspense, Jules et Jim (1962) décrit l’histoire d’un couple à trois, l’Histoire d’Adèle H (1975) et la Chambre verte (1978), au style visuel très évocateur, mettent en scène d’une part, des amours impossibles et d’autre part, le culte des morts. En hommage au cinéma, François Truffaut réalise la Nuit américaine (1973), qui remporte l’oscar du meilleur film étranger aux États-Unis.
Le Dernier Métro (1980), évocation de la relation amoureuse entre une directrice de théâtre mariée, incarnée par Catherine Deneuve, et un jeune comédien (Gérard Depardieu), sous l’Occupation à Paris, place le thème de la vérité au cœur d’une mise en abyme du jeu d’acteurs et de la représentation artistique, qu’elle soit cinématographique ou théâtrale. Le film est le plus important succès public jamais rencontré par François Truffaut. Vivement dimanche (1983) constitue sa dernière œuvre, interprétée notamment par Fanny Ardant et Jean-Louis Trintignant. |
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Posté le: Dim Oct 24, 2004 7:36 am |
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| Maïlila |
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Truffaut statufié
Vingt et un octobre 1984... Il y a vingt ans jour pour jour, François Truffaut mourait, laissant derrière lui une filmographie considérable honorée en France comme à l'étranger. Deux décennies plus tard, l'ombre du réalisateur des « 400 Coups » plane toujours sur le paysage national. Constat : Truffaut est le cinéaste français le plus commenté. Il ne se passe pas six mois sans qu'un ouvrage revienne sur son enfance douloureuse, son activisme de critique juvénile, ses rapports fiévreux avec les femmes de sa vie... Truffaut, ex-rebelle de la Nouvelle Vague, devenu institution nationale ? Il y a de ça. Et même si tout le monde s'accorde à reconnaître que l'on doit au cinéaste des films admirables, son oeuvre gagnerait à être étudiée avec un regard plus circonstancié. Ce que, du paradis des cinéastes, Truffaut, ancien critique à la plume acérée, ne détesterait peut-être pas. De même qu'il apprécierait que d'autres réalisateurs majeurs du dernier demi-siècle bénéficient d'une aussi bienveillante attention. Il y aurait en effet beaucoup à écrire, pour rester en France, sur le compte de créateurs aussi essentiels que Maurice Pialat, Alain Resnais ou Claude Sautet. Hélas, le conformisme intellectuel et le culte vampirique de la Nouvelle Vague (50 ans d'âge !) semblent gravement chloroformer l'imagination critique.
Concernant Truffaut, de bonnes nouvelles ponctuent toutefois l'actualité. Outre l'essentiel - ressortie des films en salles et en DVD -, l'édition offre deux livres qui se distinguent du tout-venant. Le premier (« Truffaut au travail », signé Carole Le Berre) plonge dans les archives personnelles du cinéaste et revisite la filmographie avec une impressionnante précision analytique. Le second (« Le dictionnaire Truffaut », redevable à Antoine de Baecque et Arnaud Guigue) invite à redécouvrir l'univers truffaldien de façon pédagogique et ludique. Un complément idéal à l'indiscutable biographie coécrite par le même Antoine de Baecque (avec Serge Toubiana) et publiée il y a huit ans chez Gallimard |
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Posté le: Dim Oct 24, 2004 9:29 am |
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J'ai regardé le Dernier métro lorsqu'il est passé à la télé jeudi: c'est vraiment génial. Et les acteurs sont sans aucun doute immortalisés(Deneuve et Depardieu), ils sont sublimes! |
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_________________ Nolwenn Leroy *Histoires Naturelles* 5 Décembre 2005
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Posté le: Jeu Nov 18, 2004 8:43 am |
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| Maïlila |
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Truffaut
Une passion française
Il est mort il y a vingt ans, et la passion pour ses films ne s'est jamais éteinte. Cette même passion qui fait courir ses héros, de "Jules et Jim" à "La Femme d'à côté". Car François Truffaut n'était pas seulement un maître de cinéma (lire l'entretien imaginaire), il était surtout un éternel amoureux de l'amour. Retour sur un homme qui savait "parler légèrement des choses graves", un cinéaste qui mariait la limpidité et la grâce.
La mort a 20 ans. Vingt ans que François Truffaut a quitté les siens, sous le coup d'un « pari de la fatalité », après avoir dit en plaisantant à son ami Jean-Louis Richard : « Prêtez-moi votre revolver, je vous le rendrai demain ! » La boutade ne fut pas mise à exécution. Une tumeur au cerveau se chargea de tout.
Vingt ans, ça se célèbre. Henri Serre avait prévenu, dans Jules et Jim : « Les anges passent toujours à 20 de chaque heure... » Il est donc l'heure de se recueillir. On dissèque, on restaure, on statufie. Mais loin d'être oublié, Truffaut n'a jamais cessé de vivre. Bonheur fané, cheveux au vent, Baisers volés, rêves mouvants, que reste-t-il de tout cela, dites-le-moi ? Des répliques ciselées, des images fondatrices, des chansons enjouées, qui hantent tant de mémoires secrètement obsessionnelles. A croire que chacun s'est approprié ce précepte énoncé à un veuf en pleurs par le personnage que joue Truffaut lui-même dans La Chambre verte : « Ne pensez pas que vous l'avez perdue, pensez que maintenant vous ne pouvez plus la perdre. Consacrez-lui toutes vos pensées, tous vos actes, tout votre amour. Vous verrez que les morts nous appartiennent si nous acceptons de leur appartenir. Croyez-moi, nos morts peuvent continuer à vivre. »
Vingt ans de promenades régulières au cimetière Montmartre prouvent la validité du propos. Comme si la scène d'enterrement de L'homme qui aimait les femmes s'était éternisée, on sent que bien des jambes ont défilé ici, tels des « compas arpentant le globe terrestre, lui donnant son équilibre et sa forme... ». Depuis l'automne 1984, les signes d'une affection profonde et rieuse se renouvellent sur le marbre noir de la tombe de François Truffaut. Une tour Eiffel miniature (dont il faisait la collection), un bouquet d'œillets teints à l'encre de stylo (comme dans Domicile conjugal), un petit sac en forme de chien (grigri d'une fillette de L'Argent de poche), un exemplaire des Affinités électives, de Gœthe (lecture de chevet dans Jules et Jim), et même, un jour, un bas couleur zibeline (comme Catherine Deneuve en porte dans La Sirène du Mississippi)... Enfin des lettres, écrites à la main, calées sous des cailloux. Elles disent : « Nous avons joué avec les sources de la vie et nous avons perdu », ou « Est-ce que l'amour fait mal ? », ou encore « La vie est faite de morceaux qui ne se rejoignent pas »...
La secte des amoureux de Truffaut compte donc quelques fétichistes, des recycleurs de répliques de film et une foule d'exaltés, viscéralement habités par leur passion pour son cinéma au point d'en faire un guide de vie. Pourquoi cette œuvre inspire-t-elle une telle passion inextinguible ? Parce que l'inextinguible passion en est le thème récurrent. Les fans de Truffaut ressemblent aux héros truffaldiens, ils suivent la même idée fixe : donner libre cours à leur dévotion.
Le premier sentiment qu'inspire Truffaut, c'est la reconnaissance. Reconnaissance qu'un cinéaste ait obstinément consacré son œuvre aux ravages de l'amour, sans jamais verser dans le ridicule. « Ce papier est ta peau, cette encre est mon sang, j'appuie fort pour qu'il entre », scandent Jeanne Moreau dans Jules et Jim puis Stacey Tendeter dans Les Deux Anglaises et le Continent. En sourdine, on ne peut s'empêcher d'entendre François Truffaut penser : « Cet écran est ta peau, cette pellicule est mon sang. »
La passion, aveugle et absolue, guide tous ses personnages, obéissant à la dictature des sentiments avec une rigueur bouillonnante. « J'ai la religion de l'amour », dit Isabelle Adjani dans L'Histoire d'Adèle H. « Penser à vous fait battre mon cœur plus vite, et c'est la seule chose qui compte pour moi », avoue Catherine Deneuve à Gérard Depardieu dans Le Dernier Métro. « Inventer l'amour », telle est la mission que Jeanne Moreau s'est fixée dans Jules et Jim... Ni fleur bleue ni eau de rose, ni romantique ni dandy, ni pervers ni amer, ou peut-être tout cela en même temps, « François a su parler légèrement des choses graves », résume aujourd'hui l'actrice, qui ne peut pas revoir Jules et Jim sans « une sorte de nostalgie de l'état dans lequel on appréhendait la vie à ce moment-là. Comment vivre, comment s'aimer ? C'était une préoccupation importante... ».
Ce n'est un secret pour personne, cette préoccupation hantait personnellement le cinéaste, qui se laissait volontiers hypnotiser par les femmes, particulièrement par ses actrices. « Quand je travaille, je deviens séduisant. Ce travail, qui est le plus beau du monde, me place dans un état émotionnel favorable au départ d'une love story. En face de moi, il y a généralement une jeune fille, ou femme, émotionnée, craintive et obéissante, qui fait confiance et se trouve prête à l'abandon. Ce qui arrive alors, c'est toujours la même chose... » écrit-il à son amie Liliane Dreyfus avant le tournage des Deux Anglaises et le Continent. Chaque film de Truffaut peut donc se lire comme une déclaration d'amour à la femme qui apparaît à l'écran. La belle affaire ! Il n'est pas le premier. Sauf pour s'en moquer : « Qu'est-ce que c'est que ce cinéma ? Qu'est-ce que c'est que ce métier où tout le monde couche avec tout le monde ? [...] Vous trouvez ça normal ? Mais votre cinéma, votre cinéma, moi, je trouve ça irrespirable ! » s'offusque l'épouse du régisseur dans La Nuit américaine.
Si François Truffaut n'a jamais l'air d'un Barbe-Bleue mettant de belles actrices en boîte pour n'en faire qu'une bouchée, c'est que sa voracité amoureuse ne s'exprime pas là où l'on croit. Le cinéaste confesse une profonde aversion pour les scènes d'amour : « C'est quelque chose d'un peu pénible à faire, mais il faut le faire. Il faut qu'elles soient sacrées sans être ridicules. On ne peut pas faire d'ellipses, parce que je trouve que ce sont des moments importants. » Il s'en sort par des plans en ombres chinoises, où les amants se touchent le visage du bout des doigts, comme des aveugles grisés par leur cécité (Jules et Jim, La Peau douce). Ou bien par des phrases fétiches simples et intenses (« Attends... », « J'attends... »), qui symbolisent l'imminence d'un rapport sexuel (Le Dernier Métro, La Femme d'à côté). Il aime aussi l'immobilité façon Belle au bois dormant, caressant de sa caméra le corps de femmes endormies ou feignant de l'être (La Peau douce, La Sirène du Mississippi). Avant le tournage de ce dernier, il prévient d'ailleurs Catherine Deneuve par lettre : « Je ne vous demanderai de jouer aucune scène explicitement sexuelle, mais il faudra que la sexualité soit toujours présente, sous-jacente. »
Une fois dans sa carrière, François Truffaut surprend par sa crudité, avec une scène de défloraison d'une précision presque clinique, dans Les Deux Anglaises et le Continent. Inondant le drap comme un soleil rougeoyant qui se reflète dans la mer, une tache de sang démesurée envahit l'écran. L'image a tout d'une métaphore. En réalité, le réalisme vient plutôt du texte d'Henri-Pierre Roché que François Truffaut donne à entendre de sa propre voix et derrière lequel il se réfugie pudiquement : « Le ruban éclata après une résistance bien plus vive que chez Ann [...]. Il y avait du rouge sur son or. » L'audace et la provocation n'ont jamais été le fort du cinéaste. En pleine révolution sexuelle des années 70, il détonne par ses motivations : « Je n'ai pas voulu faire un film sur l'amour physique, mais un film physique sur l'amour », dit-il à la sortie houleuse des Deux Anglaises.
Ce qu'il aime, c'est filmer les corps métamorphosés par l'amour. Pas pendant l'extase sexuelle, mais à chaque battement de cœur, pour montrer les dégâts quotidiens que les sentiments sont capables de faire dans l'organisme. La véritable crudité de Truffaut éclate dans les scènes de vomissements, évanouissements et autres crises de démence que la passion provoque chez les êtres. Les femmes rendent dans les lavabos (Les Deux Anglaises), s'écroulent sous des buissons (La Femme d'à côté), soliloquent dans la rue (L'Histoire d'Adèle H.). Ces débordements sont comme les accrocs d'une plume qui court sur une feuille blanche et répand soudain une tache indélébile sur le papier. Sobre et entier, jamais grandiloquent, toujours rigoureux, Truffaut a inventé un style inimitable : l'austérité dans la démesure.
D'où vient que l'air circule dans ses films en vase clos, qu'il qualifiait parfois lui-même d'« œufs en ivoire » ? D'où vient que jamais on ne se sente à l'étroit dans ces geôles intérieures où tambourinent les cœurs en chamade ? De ce que François Truffaut n'est pas une épave, mais un homme de combat, un vaillant soldat au service de la liberté de ressentir. Toujours du côté de la femme, de la modernité et du progrès, il a bien caché son jeu. Incapable de s'insérer directement dans une mouvance, rétif au militantisme, il a pourtant réussi à inscrire ses films dans une lutte obsessionnelle pour la libération de la femme.
Comment comprendre qu'il ait déchaîné les foudres féministes à la sortie de L'homme qui aimait les femmes, en 1977 ? Une critique de Pariscope qualifia même le film d'« inventaire de pièces détachées exhibant des veaux (les bonnes femmes) par pièces de quatorze » ! Pourtant, Truffaut n'a tourné que des films où il accordait la première place au deuxième sexe. Dès Jules et Jim, qu'il a pensé un temps transposer dans des décors contemporains, il insinue que loyauté et intégrité peuvent aller de pair avec le partage de l'amour. Jusqu'au-boutiste et assoiffée d'honnêteté intellectuelle, son héroïne va se jeter dans la Seine quand son amant lui tient des propos machistes sous prétexte de citer Baudelaire. « C'est très rare qu'un caractère de femme soit décrit comme cela. Catherine, c'est l'insoumission », résume aujourd'hui Jeanne Moreau, tout en ajoutant, amère : « Cette légèreté pouvait passer pour du cynisme. C'est cruel, la liberté... »
Moqué pour son puritanisme, Les Deux Anglaises ne raconte rien d'autre que l'émancipation sexuelle de deux sœurs, qui découvrent que leur corps leur appartient et qu'elles ont le droit de s'en servir. Même au plus profond de sa passion monomaniaque pour un lieutenant qui l'ignore, Adèle H. se sent quant à elle solidaire de toutes les femmes : « Je n'ai plus de jalousie, je n'ai plus d'orgueil, je pense à mes sœurs qui souffrent en mariage. Il faut leur donner la liberté. »
François Truffaut trouve aussi le moyen de glisser ses appels à la libération de la femme dans sa saga Doinel, jugée plus légère. Tourné en pleine révolution soixante-huitarde, Baisers volés a été accueilli par certains comme un film petit-bourgeois et anachronique. Pourtant, le personnage interprété par Delphine Seyrig a tout de la femme revendiquant une multitude de droits, notamment celui d'être à la fois inaccessible et quotidienne. Sa magnifique tirade déclamée à Antoine Doinel, son petit amant pétrifié d'un après-midi, ressemble à une charte de la femme moderne : « Je ne suis pas une apparition, je suis une femme... Ce qui est tout le contraire. Par exemple, ce matin, avant de venir ici, je me suis maquillée, je me suis mis de la poudre sur le nez. [...] Vous dites que je suis exceptionnelle. C'est vrai : je suis exceptionnelle. Toutes les femmes sont exceptionnelles, chacune à leur tour. »
C'est peut-être cela, le secret de la passion Truffaut. A ses yeux, chacun a droit à sa minute de gloire. Même le spectateur. Solitaires dans leur amour, ses héros donnent le sentiment de n'attendre que nous. Partageur et entier, François Truffaut réussit à nous faire croire à l'exclusivité de ses images. Il n'aimait pas les films dont le personnage principal a un ami, parce qu'il se sentait exclu. « Si j'avais donné une confidente à Adèle, il n'y aurait pas eu de film. Le public est seul avec elle. C'est le sentiment que je tiens particulièrement à susciter », confiait-il à la fin de sa vie. Fort de cette confiance, on ne peut que lui jurer fidélité. Et faire la sourde oreille à cette drôle de réplique qui court de Jules et Jim à La Femme d'à côté : « Les histoires d'amour doivent avoir un début, un milieu et une fin. » De toute façon, au cinéma, maintenant, ça ne se fait plus d'écrire le mot fin
Marine Landrot
Télérama n° 2857 - 16 octobre 2004 |
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