| Tiger |
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Article du Nouvel Observateur (téléCinéobs) du 11 au 17/10 de Véronique Groussard
Les réalités cachées de la télé-réalité
Cette rentrée est encore féconde en nouvelles émissions de télé-réalité qui s'ajouteront à la quinzaine déjà diffusée depuis Loft Story, au printemps 2001. Montages calibrés, petites tricheries, manipulations et castings arrangés... font partie de la recette magique. Enquête que cette "vraie vie" taillée sur mesure.
Que de périphrases et de formules creuses pour qualifier les programmes de télé-réalité ! Ainsi, l'émission "politique" que TF1 voulait lancer était "une tentative pour rapprocher les citoyens des élus" : "L'île de la tentation", qui vise à briser des couples : "une réinvention du marivaudage" ; "Greg le Millionnaire", qui fait passer un simple quidam pour un riche parti auprès d'un poulailler de prétendantes :"l'éternelle question du théâtre classique : l'aimeront-elles pour ce qu'il est ou pour son argent ?" : "Koh-Lanta", qui voit des candidats affamés s'injurier : "un grand jeu d'aventures" ; "Star Academy", qui fabrique des vedettes en trois mois : la promotion de "valeurs : discipline, travail, effort...". M6 n'est pas en reste. "J'ai décidé de maigrir" est "un programme citoyen de lutte contre l'obésité" ; "Le Bachelor", réhabilitation du harem, "aborde un sujet universel : la quête de l'âme soeur" ; et quand Benjamin Castaldi évoque "Loft Story" ou "Tout les oppose" qui, récemment, plaçait "bons vivants" et "fous de leurs corps" face à face, l'animateur vante le "brassage social et culturel". Un succédané du service militaire, en somme ? "Exactement !". On attend avec impatience l'éclairage sociologique de "Papa a échangé maman", antidote à la routine familiale !
Les moyens déployés sont les à la mesure des bons sentiments affichés. A voir les candidats de "Star Academy" ouvrir le réfrigérateur en marmonnant, on jurerait qu'il s'agit d'images tournées au caméscope. Erreur. L'illusion du vrai suppose une inflation de caméras télécommandées, à infrarouge, moult réalisateurs, scénaristes, monteurs, journalistes (!).... Dans "A la recherche de la nouvelle star", c'est le casting, lancé jusqu'au Canada, qui impressionne. Pour "Fear Factor", c'est l'Afrique du Sud et ses décors qui en jettent ; la Thaïlande pour "l'Ile de la tentation" ; la mer des Caraïbes pour "Opération Séduction". Ce journaliste de "Capital" se pince "en voyant les jets privés, limousines, hélicoptères dans "le Bachelor" alors que M6 -c'est nouveau- mégote sur nos notes de reportage et, pire, nous cantonne de plus en plus à la France." Pour "Koh Lanta", une centaine de techniciens se sont transportés au Panama avec dix tonnes de matériel, une minirégie pour filmer en pleine mer, un studio reconstitué dans la jungle... L'usine ! Avec ses secrets industriels et ses clauses de confidentialité. Ainsi, le producteur Endémol qui avait donné un accord de principe pour ouvrir grand les coulisses de "Star Academy" -"il n'y a rien à cacher"- a oublié de donner suite.
S'il suffisait d'argent et de prises de vue pour assurer un propos intéressant... Les quarante-huit heures de tournage de "Tout les oppose" ont donné des sueurs froides à Benjamin Castaldi : "Au bout de dix-huit heures, il ne s'était toujours rien passé, ils n'avaient rien à se dire." Et la panique a parfois saisi les scénaristes du "Loft 2" quand les cobayes, fin saouls, dormant de 7 heures à 18 heures, ne leur fournissaient, pour tout matériau, qu'un interminable plan-dortoir... "Monter Vingt-six minutes quotidiennes avec rien, c'est un art, témoigne un scénariste, Dieu merci, il y a les synthés." A savoir ces sous-titres censés ajouter du sens à des séquences insipides. Comme celui-ci, pris au hasard dans "Star Academy" - "C'est le jour des évaluations, le stress est omniprésent" - plaqué sur le petit-déj de grands ados bâillant devant leur café.
Pas faute, pourtant, d'avoir dosé les castings afin que sorte du shaker un cocktail larmes/sexe/people. "Pour l'essentiel, on recrute les bimbos dans le Sud-Est et les grandes gueules dans le Sud-Ouest, décrypte un directeur de production, vous verrez rarement des Bretons." Le Nord fournit, lui, les candidats meurtris par la vie et préposés à l'émotion. "les psychologues servent à détecter d'éventuels détraqués mais, néophytes en télé, ils ont tendance à écarter de bons clients." Comprenez suffisamment extravertis. Pour le vérifier, Endémol avait testé les candidats de "Star Ac" : ils devaient revêtir un costume proposé par la production, l'absence de rideau permettant de les voir se déshabiller. Le strip-tease se déroulait dans un hôtel près de TF1 car la chaîne avait refusé qu'il ait lieu dans ses locaux ! l'éthique, toujours.
Même bien préparée, la réalité déçoit parfois. On la chauffe alors en "envoyant des stimuli", comme le disent les scientifiques d'Endémol. Tout est question de dosage. Après les concours de poterie du "Loft 1", les laborantins ont, la saison suivante, expérimenté d'affamer et de faire picoler les cobayes : ils ont récolté des scènes non diffusables, parfois carrément scatologiques. Dans les pseudo-documentaires, censés suivre un quidam qui "a décidé de maigrir/changer de corps/arrêter de fumer, etc.", la méthode est encore plus radicale : "Aux journaliste, il est dit : "Voilà le son que je veux entendre, débrouille-toi", relate ce technicien. Ils partent avec les questions qu'ils doivent poser et, surtout, les réponses qu'ils doivent obtenir. Les scènes sont planifiées. Entre nous, on parle de court-métrage. Un reportage normal de vingt-six minutes nécessite trente cassettes. Là, c'est quatre-vingts, tant on refait les prises." L'équipe doit se conformer à la charte de tournage qui mentionne "des plans et des séquences imposés". Les personnes interviewées, le journaliste "ne les regarde pas ("posture du psy") ; ainsi le regard du témoin trouve sa direction naturelle (plafond, sol, etc.)".
Au championnat des petites impostures, "Vis ma vie" serait sur le podium. Il s'agit de faire partager à quelqu'un, plein d'a priori, le quotidien -rejeté- d'un autre. "Tout repose sur la survenance d'un clash entre les deux antagonistes, raconte un cadreur. S'ils pactisent trop vite, ils se font dûment chapitrer par le journaliste." Explication de ces conversions trop rapides : "Certains participants m'ont raconté avoir postulé pour "Vis ma vie" mais... sur un autre sujet. Dans l'urgence, on puise dans le fichier des bons clients disponibles... Ils jouent le jeu, tellement contents que la télé s'intéresse à eux."
Des petits malins tentent bien de se jouer du système. "Greg le millionnaire" a hissé TF1 au rang de -très involontaire- entreprise de réinsertion. Le producteur, pris par le temps, ayant omis quelques menues vérifications, TF1 a appris que le héros était passé par la case prison alors que l'émission était déjà en boîte. "Il faut être très naïf ou très gonflé pour croire qu'on va berner le système, juge l'un de ses bras armés. En face, ce sont des machines de guerre, des tueurs de talent." Dans le "Loft 2", David, s'imaginant très rusé, jouait au fou. La production ne l'a pas proclamé, mais elle l'a fait sortir illico. "Les candidats peuvent nous manipuler à leur manière mais on est plus forts qu'eux car ce n'est pas en direct", assure cette familière des coulisses. Ainsi, les résumés du "Loft" dits "du jour" étaient, en fait, réchauffés de la veille et les "connexions en direct" n'en avaient que le nom. "par le biais du montage, poursuit-elle, les sujets deviendront ce que l'on voudra." Son refus obstiné d'interpréter un titre, a été fatal à Olivia, un moment dans la course pour le podium de "Star Academy 1", "Jenifer [la gagnante], elle, était plus bébé, avait moins de personnalité", raconte un membre le la production.
Le cas de cette vedette préfabriquée est fort édifiant. Elle représentait un enjeu financier pour TF1, le producteur Endémol, la maison de disques Universal, le patron du label, persuadé de tenir sa Britney Spears, l'avait imposée, lors du casting. Mais, en cours de route, Jenifer ayant raté une évaluation hebdomadaire risquait d'être éliminée. Impensable pour Universal ! Un nouveau conseil de classe fut alors tourné, et les spectateurs n'en ont rien su ! La production a bien d'autres manières de manipuler la réalité et le public. Il suffit, dans les émissions musicales, d'imposer à un candidat, selon l'issue souhaitée, un titre mode ou ringard, plus ou moins ardu sur le plan vocal. Le montage crée ou non l'attachement, fait passer l'un pour hypocrite, l'autre pour romantique. "A côté des "héros", il y a les "doublures" qu'on fait exister progressivement selon une alchimie qui n'est pas clairement dite mais clairement appliquée", affirme un scénariste? Le rôle assigné à ces acteurs involontaires se décide en haut lieu. Il n'avait pas échappé aux petites mains de "Star Ac" que, parmi les images fournies, la direction de l'émission avait le caviardage sélectif. Deux couples de "l'Ile de la tentation" se sont, eux, rebellés : en voyant le montage, ils ont décidé de porter plainte. Une première en France !
En lançant "Loft Story", M6 promettait : "le public, par le téléphone et le Net, sera maître du scénario." Simplement,[/i] raconte un ancien, on lui cachait les 150.000 votes d'écart entre Pierre et Paul sinon il n'aurait plus appelé ou regardé l'émission. Le "scrutin" s'étendait sur plusieurs jours, on pouvait faire pencher la balance, maintenir le suspens et, surtout, faire téléphoner. Tout un business !" A côté "A la recherche de la nouvelle star" (M6) apparaît très vertueuse. Commentaire impartial de l'animateur, secret gardé sur les tendances des votes, standard ouvert quarante minutes chrono, etc. Le soir de la finale, l'huissier a créé la surprise en annonçant la victoire de Jonatan qui n'était le candidat ni du jury de professionnels ni de la production. Malgré une audience light, l'émission avait reçu, ce soir-là, le chiffre effarant de 1,24 million d'appels en quarante minutes ! Dans le même temps, le loft européen, "Nice people" en récoltait 575.000 en... une semaine. On ne trompe pas si facilement le public. |
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